L’inconnue de Bologne.

Variations sur le poème de Charles Baudelaire (ou la chanson de Georges Brassens)

Un éclair…puis la nuit ! – Fugitive beauté / Dont le regard m’a fait soudainement renaître, / Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

 Charles Baudelaire (A une passante)

Scène : une fin de journée radieuse de juillet 2016, aéroport de Düsseldorf.

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Après un séjour de deux jours à Cologne, j’attends mon avion pour Bologne. Je suis dans la salle d’attente et l’agent de la compagnie aérienne vient d’annoncer un retard de trente minutes. J’ouvre mon ordinateur portable et je cherche sur Google la vidéo du Grand Orchestre de Count Basie se produisant au Carnegie Hall de New York. Hier soir j’ai écouté un petit groupe de jazz dans un bar sur les bords du Rhin. Ils jouaient la musique de la Nouvelle Orléans accompagnés d’un guitariste qui m’a fait penser à Freddie Green. Du coup j’ai envie d’écouter « Shiny Stockings », ce morceau au swing incroyable, les pêches des cuivres, la trompette de Sonny Cohn, la légèreté du piano de Count Basie, la rythmique subtile de Freddie Green. Je lève le nez de mon écran par intermittence et enlève mes écouteurs afin de guetter les annonces pour l’embarquement. Il y a peu de monde dans la salle d’attente, une quinzaine de personnes peut-être.

Longue, mince, des traits asiatiques, cheveux noirs relevés derrière la tête, une jeune femme passe devant moi, agile et noble avec sa jambe de statue. Elle porte une tenue d’été courte et légère, short blanc de broderie anglaise, chemisier jaune écru, sandales de toiles grises. Elle va s’assoir le long de la grande baie vitrée qui donne sur les pistes. Dans son dos, le soleil déclinant fait une lumière somptueuse et des couleurs éclatantes de telle sorte qu’on pourrait même trouver de la beauté à un aéroport au milieu de la Rhénanie. Elle passe un gilet de coton bleu, l’air conditionné sans doute en cette chaude journée d’été, puis remonte ses jambes comme en tailleur et d’une main fastueuse se met à lire un livre épais à la couverture de gros carton rouge.

C’est maintenant l’embarquement et nous voilà côte à côte dans la petite file de passagers, sur le tarmac au pied de l’escalier mobile, presque sous l’hélice de l’avion, un bimoteur à hélices De Havilland. Sa svelte silhouette à contre-jour du soleil couchant, elle me présente son profil. Des bouffées de brise ébouriffent quelques mèches de ses cheveux et sa tête se tourne vers moi avec une douceur éthérée, comme si le vent l’avait fait pivoter. Visage délicat et mystérieux, nos regards se croisent brièvement, charmant paysage.

Scène : Cologne, la gare centrale, un soir d’été.

Que s’est-il réellement passé le 31 décembre 2015 autour de la gare de Cologne ? Je suis sur le parvis et j’observe une foule en mouvement qui entre ou qui sort de la galerie centrale distribuant sur les quais, et une foule immobile, assise sur le grand escalier qui mène à la Cathédrale. Au centre de la place, une caravane de la police, comme un stand « portes ouvertes » avec un bureau et des chaises. Et bien sûr c’est « Clodo Land ». A l’angle de la gare, dans un recoin, des policiers sont d’ailleurs occupés à maîtriser une clocharde récalcitrante. L’un d’eux lui fait une clé de bras dans le dos, quatre autres la cernent. Ça fait quand même un puissant déploiement de force pour une pocharde quelque peu âgée. Je suppose que ces policiers ont appris de leurs expériences les plus anodines, comment une situation banale pouvait subitement se muer en un déchaînement d’agressivité et de violence incontrôlable. Parmi eux il y a une policière, le visage dur et hargneux, façonné sans doute au contact quotidien de cette misère.

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En pénétrant dans la ville depuis l’Ouest j’ai d’abord été frappé par l’absence de beauté des rues et de ces immeubles sans charme et sans caractère reconstruits après la guerre. La Cathédrale dresse haut dans le ciel ses flèches noires de pollution et l’image sinistre du 31 décembre 2015 associée à la crise des migrants semble trouver sa justification dans ce décor dénué de toute gaîté apparente ainsi que dans les premiers contacts avec la population de l’endroit. Je regarde les visages et les personnes dans cette multitude qui grouille et qui reflète le melting-pot allemand : des turcs peut-être, des nord-africains d’Algérie et du Maroc probablement, de nombreux types moyens orientaux  et des noirs, mélangés à des plutôt blancs. Bref, c’est la gare du Nord à Paris mais en version allemande.

En ces temps troublés, la crise des migrants est comme un épouvantail pour nos sociétés déboussolées. Le citoyen est submergé par la complexité et la rapidité de ce qui se passe autour de lui et le sentiment de dislocation nourrit la sombre veine de l’angoisse et de la colère. Il y a peu j’écoutais Klaus Schwab, ingénieur et économiste allemand, fondateur et président du forum de Davos. C’est un homme rose et replet, avec des yeux bleus derrière de petites lunettes cerclées d’écaille. Il est inquiet, le prix des matières premières est trop bas, le pétrole en particulier, sans parler de la crise de l’eau : « imaginez un milliard de personnes qui soudainement migrent depuis le Sud vers le Nord ». Il faudrait selon lui distinguer les réfugiés politiques qui fuient la guerre, des réfugiés économiques. « Nous sommes, déclare-t-il sur un ton égal, dans un monde aux conséquences inattendues ».

J’ai lu dans un article qu’environ un million de personnes ont emprunté en 2015 la « route des Balkans », entrant par la Grèce pour rejoindre l’Allemagne et la Scandinavie. Ce flux s’est presque tari aujourd’hui avec l’accord entre l’Union Européenne et la Turquie. En revanche la « voie italienne » depuis la Lybie reste aussi fréquentée qu’en 2015. Et la traversée de la Méditerranée y est particulièrement dangereuse : le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés a déjà recensé trois mille cent cinquante-cinq personnes disparues ou décédées en mer en 2016. Trois mille personnes c’est l’ordre de grandeur du nombre de morts dans l’attaque du 9 septembre 2001 sur les Twin Towers, ou encore celui des soldats américains tués sur la plage d’Omaha Beach le 6 juin 1944, sans doute moins que celui des soldats, sous-officiers et officiers de la Grande Armée de Napoléon tombés lors de la bataille d’Eylau le 8 février 1807, un des premiers carnages dans l’histoire de la guerre moderne et dont on n’est pas sûr qu’il s’agisse d’une victoire de l’Empereur.

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A présent j’entre dans l’immense Cathédrale et immédiatement à l’entrée, sur la gauche, il y a une barque posée au sol. Au-dessus a été installée une photo grand format de migrants sur leur bateau. Ils regardent vers le haut, sans doute un navire qui les accoste, le visage crispé par la terreur. Et là sur le sol devant la barque, figure  une phrase, répétée en allemand, en français, en chinois, en italien et toutes sortes de langues, « le Christ est dans le bateau des réfugiés ».

Scène : une chaude nuit d’été, 23h30, aéroport de Bologne.

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L’avion a amorcé sa descente vers les lumières de Bologne qui scintillent dans la nuit, chaude et accueillante. Le commandant de bord annonce, tel un sportif satisfait de sa course, qu’il est parvenu à rattraper le retard grâce à des vents favorables et une altitude plus élevée que la normale. Un bus nous attend à la descente de l’avion pour rejoindre le terminal et voilà que montant à bord, je me retrouve devant ma belle inconnue. Nous sommes debout, attendant le départ. Elle se baisse pour ouvrir sa petite valise et y ranger son livre. J’aperçois quelques habits soigneusement pliés.

J’ignore tout d’elle mais je voudrais savoir. Sa nationalité, l’endroit où elle se rend, le périple qui l’a conduit d’Asie en Europe. Qui a-t-elle quitté en Rhénanie ? Peut-être apercevrai-je tout à l’heure ceux qui l’attendent à l’aéroport… Le bus ouvre ses portes et je descends juste derrière elle, marchant quelques pas en arrière. Le mouvement de ses jambes est magnifique, long et délié et mon imagination commence à faire des siennes. Mais nos routes se séparent et au moment où elle se dirige vers les toilettes, je poursuis vers les portes de sortie.

Habituellement je prends l’Aérobus qui conduit à la gare centrale de Bologne, mais cette fois la soirée étant bien avancée, j’avise un taxi. Le chauffeur charge ma valise dans le coffre et bientôt nous démarrons. Alors tandis que je baisse la vitre pour goûter l’air soyeux de cette jolie nuit, j’aperçois ma belle inconnue qui monte dans l’Aérobus. Ainsi donc il n’y a personne pour l’accueillir. J’aurais pu lui demander si elle se rendait en centre-ville. Lui proposer de profiter de mon taxi. Le chemin m’aurait paru bien court en sa compagnie.

Je suis maintenant à l’hôtel I Portici, anciennement Palazzo Maccaferri, superbe construction de la fin du XIXème siècle. Dans ma chambre il y a quatre ou cinq mètres sous plafond et une porte-fenêtre ouvre sur une vaste terrasse privée au balcon de pierre taillée qui donne sur le Parc della Montagnola et ses majestueux platanes. Des éclats de voix me parviennent depuis le jardin. Le bruissement du vent dans le feuillage répand une suave mélopée tandis que les cigales ont leur chant grave et régulier des nuits du Sud. Je décide d’aller marcher dans les rues pour prolonger le moment.

Et descendant la Via Dell’Indipendenza vers la Piazza Venti Settembre, mes pas me conduisent vers la gare. Voilà que l’Aérobus arrive justement et débarque ses passagers sous la lumière orangée des lampadaires. De l’endroit où je me tiens, je peux voir descendre les voyageurs qui s’éparpillent vers les rues avoisinantes. Le bus est maintenant vide, ses portes se referment avant de repartir, et, j’en suis certain, ma belle inconnue n’est pas là.

Scène : Cologne, la Cathédrale et le pont, une belle soirée d’été.

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C’est comme si une couche d’Histoire se déposait sous nos yeux. Il faudrait pour la percevoir et l’accueillir, être calme, divers, et exagérément libre. Pouvoir prendre la distance que seul permet le regard sur le passé. Je suis fasciné par le monde tel qu’il va, ce que les Hommes font, cette propension constante à balancer sans cesse entre l’horreur abjecte et insensée et le sublime de la condition humaine. Ces moments où toutes les doctrines pessimistes et désespérées sur l’adversité et l’infirmité d’être un Homme s’effondrent comme de pauvres fabrications, devant l’évidence de la beauté d’être, radieuse de plénitude, de sagesse et de bonheur souverain.

Donc, à Cologne, il y a la gare et devant la gare, pour franchir le Rhin, un vaste pont ferroviaire sous arc métallique: le Hohenzollernbrücke. Juste à côté il y a la Cathédrale, miracle d’architecture gothique du moyen-âge, qui semble faite de dentelle de pierre. Depuis la gare, je remonte le grand escalier pour faire le tour du monument et je trouve le long de la façade nord des photos de la ville il y a soixante-dix ans au moment où les armées alliées s’apprêtent à franchir le Rhin. La cathédrale est un des seuls édifices à être resté debout après les bombardements incessants qu’a vécu Cologne. Les dégâts sont épouvantables et le reste de la ville est un immense champ de ruines. Le pont aussi est détruit, mais j’ai appris que c’est le génie allemand qui l’a fait sauter pour retarder l’avance américaine. On voit aussi des photos de jeunes enfants allemands, en haillons, couverts de poussière, le visage noirci, le regard hagard. Et je réalise que de nos jours nous recevons ces mêmes photos d’enfants depuis la Syrie. Pourquoi faut-il que les choses tournent toujours de cette façon ? Pourquoi faut-il que le monde soit tellement dégueulasse ?

Je me dirige maintenant vers le pont pour passer sur l’autre rive du Rhin. Celui-ci est réservé aux trains et aux piétons et la vue sur le vaste et puissant fleuve y est impressionnante. Au retour je tombe sur un bandeau de bronze discrètement serti au sol dans le dallage du pont « MAI 1940 – 1000 ROMA UND SINTI ». Après avoir été déclarée de race étrangère et inférieure, mille tziganes constituèrent en mai 1940 le premier groupe de personnes à être déportées par convoi ferroviaire depuis les gares de Cologne dans les ghettos et camps en Pologne puis exterminées à Auschwitz-Birkenau.

Et en me promenant sur l’immense plateau de béton qui entoure la Cathédrale je comprends combien l’endroit est pétri du souvenir des soubresauts de l’Histoire. Les lieux restent et les couches de l’Histoire s’y empilent engloutissant dans le sol les traces de ceux qui y vécurent. Quand on creuse dans les villes pour faire des parkings, on trouve tant de choses, des objets, des ossements, tout ce qui constituait des Hommes et leur vie et comment ils sont morts. De même sur les anciens champs de bataille, comme à Eylau ou à Verdun, la terre recrache régulièrement les restes de ceux qui y ont été enfouis, jamais retrouvés, disparus puis oubliés. Dans la succession naturelle des vivants et des morts, le monde continue de suivre son cours.

Scène : un restaurant Via Clavature, Bologne, un soir de juillet.

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Dans le courant de l’après-midi, Clara m’a demandé si j’étais libre en soirée pour aller diner en ville. Elle vient me chercher à l’hôtel I Portici. Il fait chaud, une chaleur humide et épaisse, de celle qui dégage des corps à peine vêtus une sensualité animale. Derrière l’hôtel, dans le Parc della Montagnola les cigales chantent à tue-tête et parviennent presque à couvrir le son d’un orchestre de jazz qui joue en plein air. Nous nous dirigeons à pied vers le cœur de la ville et nous circulons sous les grandes arcades ombreuses qui dispensent un peu de fraîcheur. Il y a beaucoup d’étudiants dans les rues et il faut se frayer un passage sur le trottoir. Bologne « la Dotta » abrite la plus vieille faculté d’Europe, créée en 1088. Aujourd’hui plus de cent mille étudiants se mêlent à une population de trois cent soixante-quinze mille habitants. Après la Fontaine de Neptune, nous traversons la Piazza Maggiore où se tiennent des séances de cinéma de plein air. Un immense écran blanc est tendu devant la Basilique di San Petronio et la place est en grande partie couverte de chaises pliantes. Et puis, par endroit, sur les murs ocres et rouges du vieux corps médiéval, Bologne suinte des lettres et des mots, proteste par graffitis interposés. Bologne « la Rossa » ce n’est pas seulement pour la teinte omniprésente de la terre cuite, mais aussi pour son âme politique de gauche communiste. Pendant les années de plomb, la ville fut le théâtre de nombreux mouvements contestataires parmi les étudiants, mais aussi d’actions de groupes néofascistes. L’attentat de la gare de Bologne, la « strage di Bologna », le 2 août 1980, fut une des plus terribles actions terroristes en Italie, faisant quatre-vingt cinq morts et blessant plus de deux cents personnes.

Nous avons gagné la Via Clavature et nous prenons place à une des tables installées à même la rue par le restaurant où Clara a réservé. Nous commandons un assortiment de charcuterie et un vin italien du Tyrol. J’ai deux fois l’âge de Clara. Elle est née et a toujours vécu à Bologne. Elle est mince, pas très grande et très matte de peau. Ses cheveux bruns qu’elle porte mi-longs, lui font une jolie mèche sur le front. Quand elle vous parle elle vous dévisage de ses beaux yeux sombres et graves. Elle cache parfois sa timidité sous des airs pincés et une froide distance, mais sait aussi vous décocher des sourires ensorcelants.

Comme je l’interroge sur l’histoire des deux tours de Bologne, elle m’avoue un peu gênée son ignorance. J’ai remarqué que ceux qui sont nés et ont toujours vécu à un même endroit peuvent parfois méconnaître les lieux remarquables qu’ils côtoient pourtant au quotidien. Un touriste avec son guide à la main, en saura souvent plus. Et alors que je la questionne sur la vie à Bologne, je lui dis que je suis séduit par ces colonnades et ces rues, que la vie doit être bien plaisante par ici. A mon grand étonnement elle a une moue dubitative. Elle aime la campagne environnante, le climat et la chaleur, mais trouve que les rues de Bologne sont sales, qu’elles ne sont pas toujours très sûres. « Et puis, ajoute-t-elle, ici c’est très mélangé (mixed). Il faudrait que la ville soit mieux gérée ». Nous y voilà donc… partout les mêmes crispations, la même désagréable sensation de subir les bouleversements d’une mondialisation débridée. Je me demande comment nos vieux pays européens vont se tirer de cette mauvaise passe, ce qui pourrait faire renaître l’espoir dans ces sociétés tourmentées et déprimées. Il faut redonner du sens à l’Histoire, tourner la page.

Scène : Cologne, les berges du Rhin, crépuscule d’été.

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L’été est une saison bénie des dieux, capable de transformer les sites les plus improbables en lieu de grâce et de lumière. Depuis la Cathédrale j’ai longé le Museum Ludwig et descendu un escalier qui conduit sur les berges du Rhin. Il fait une douce chaleur, le ciel a pris une couleur pastel  rose et grise teintée de bleu, tandis que le soleil couchant fait une boule de feu orange qui enflamme les façades des gratte-ciels sur l’autre rive du Rhin. La lune apparaît déjà dans le ciel tel un énorme disque blanchâtre et livide. L’espace est vaste, à l’image du fleuve, dominé par la Cathédrale, le pont et aussi l’église Grand Saint Martin. Il y a du monde qui est venu profiter de la quiétude et de la plénitude de cette soirée. Des enfants surveillés par une femme jouent et se rafraîchissent dans une fontaine. Des groupes de jeunes, des familles, des amoureux sont assis partout sur les pelouses ou les murets le long de la promenade, buvant de la bière, piochant dans un paquet de chips, autour d’un panier de pique-nique ou d’un carton de pizza. Un crooner chapeau et lunettes noires chante la chanson de Franck Sinatra «my way». Autour de lui les gens applaudissent. Un couple, appuyé sur la rambarde de la berge, est immobile face à l’autre rive du Rhin, tout à la contemplation des jeux de lumières. Ici, deux femmes allongées côte à côte sur l’herbe discutent et l’une d’elle pose sa tête sur le ventre de sa compagne. Là, un homme joue de l’oud et chante un air aux accents du Moyen-Orient, accompagné par cinq ou six autres. Une patrouille de police déambule, débonnaire, le long des allées et sur les pelouses. Il y a un très léger brouhaha à peine troublé par le fracas lointain des trains rouges de la Deutsche Bahn qui franchissent régulièrement le pont. Quelques stands de curry wurtz sont disséminés sur le quai et à l’arrière-plan les terrasses des cafés et restaurants font le plein. Je m’assois à une table et commande une Wiener Schnitzel avec la bière de Cologne servie dans les stangen, ces petits verres hauts et étroits. A la table d’à côté, un groupe de jeunes chinoises et chinois dînent en riant beaucoup. Ils me disent qu’ils viennent de Pékin, qu’il y a un salon du jeu vidéo à Cologne et qu’ils y sont exposants.

La nuit est maintenant tombée, je marche dans les petites ruelles à l’arrière des berges lorsque des éclats de trompette m’attirent vers le Papa Joe’s Jazzlokal, un bar à bière chaleureux dans lequel se produisent des orchestres de jazz. Ils sont cinq musiciens sur une petite scène tout au fond. Ça sonne bien, c’est la musique de Duke Ellington et de la Nouvelle Orléans, d’une étonnante vitalité, joyeuse et pétillante. Alors, malgré l’heure tardive, j’entre dans le club de jazz.

Scène : Via Dell’Indipendenza, devant l’hotel i portici, lendemain de mon arrivée à Bologne.

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Je suis sur le trottoir devant l’hôtel et j’attends Clara pour aller diner. Je regarde les gens, qui remontent ou descendent l’avenue, parfois seuls d’un pas pressé ou bien nonchalant, par deux ou en groupe, silencieux ou en grande conversation. Et comme j’observe ce défilé, j’aperçois soudain venant vers moi sous les arcades ma belle inconnue. Elle marche seule, son visage exquis, ses longs cheveux noirs maintenant déliés dans le dos, un gros appareil photo en bandoulière. Et au moment où elle va passer devant moi, nos regards se croisent à nouveau et c’est comme si nous esquissions un mouvement imperceptible l’un vers l’autre, pour entamer une conversation. « Nous nous sommes vus hier soir dans l’avion de Düsseldorf, vous en souvenez-vous ? ». Mais à cet instant précis arrive un taxi, une grosse berline noire, qui se gare juste devant l’hôtel et mon regard hésite car à travers la vitre j’aperçois Clara. Elle règle la course au chauffeur puis ouvre la portière, sort du taxi, vêtue d’une délicate robe d’été blanche, élégante et souriante. Je me tourne vers le bas de l’avenue où déjà ma belle inconnue me tourne le dos et s’éloigne rapidement. Trop tard. Il faudrait que je cours pour la retenir et je me dis que ce serait formidable d’aller diner avec elle, peut-être de lui effleurer la main, mais que c’est aussi improbable que la paix dans le monde.

Je salue Clara, et alors que tournant les talons je l’entraine comme à regret vers la Piazza Maggiore, je ne peux m’empêcher de me retourner une dernière fois. Je distingue encore une silhouette qui s’estompe lointaine parmi la foule sur le trottoir et j’essaie de me remplir la tête de ces images légères comme des ballons qui se heurtent et rebondissent les uns contre les autres.

C’est comme si pour éclairer le monde, il y avait la lumineuse beauté d’une inconnue à Bologne, si gracieuse et fluette qu’on en demeure épanoui.

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Nota : Cette histoire est totalement imaginaire. A l’exception des évènements publics, rapportés par les médias ou les livres d’Histoire, ni les faits racontés, ni les personnages n’ont existé. Pas même le narrateur, c’est dire. Et puis j’ai emprunté de petites briques à Charles Baudelaire et Georges Brassens – bien sûr, mais aussi Truman Capote, Patrick Boucheron, Romain Gary, Jean-Paul Kaufmann, Jim Harrison.

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