Ma main que voici vivante.
Ma main que voici vivante, chaude, et capable / D’étreindre passionnément, viendrait, si elle était raidie / Et emprisonnée au silence glacial du tombeau, / A ce point hanter tes jours et transir les rêves de tes nuits, / Que tu voudrais pouvoir exprimer de ton propre cœur jusqu’à la dernière goutte de sang, / Pour que dans mes veines le flot rouge fasse de nouveau couler la vie / Et que ta conscience s’apaise. Regarde, la voici ; / Je la tends vers toi.
John Keats, 1819.
7 janvier 2023.
Lettre à Ivan Jablonka, aux bons soins des Edition du Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 57, rue Gaston-Tessier, 75019 Paris.
Cher Monsieur Jablonka,
Je termine la lecture de votre bouleversante Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus. C’est une magnifique leçon d’Histoire, au raz des Hommes. Votre quête de la vérité, contre l’oubli et le silence, sur les traces de Matès et Idesa Jablonka, nous permet de mieux percevoir le présent et l’insaisissable poursuite du passé rongeant l’avenir.
« Si c’est cela l’Histoire, si elle peut cela, alors il n’est pas tout à fait trop tard. Et pourquoi se donner la peine d’enseigner sinon, précisément, pour convaincre les plus jeunes qu’ils n’arrivent jamais trop tard ? Ainsi travaille-t-on à demeurer redevable à la jeunesse. (…). Et que ceux qui se flattent de leur désespérance en tenant boutique de nos désarrois, ceux qui s’agitent et s’enivrent aux vapeurs faciles de l’idée de déclin, ceux qui méprisent l’école au nom des illusions qu’ils s’en font, tous ceux qui, finalement, répugnent à l’existence même d’une intelligence collective, que ceux-là se souviennent de ces jours. Car la littérature y fut aussi, pour beaucoup, une ressource d’énergie, de consolation et de mobilisation », Leçon inaugurale au Collège de France – Patrick Boucheron.
Ainsi peut-être pourrait-on réparer le monde, essayer de ne pas tomber dans un nouvel abîme, pas le même, mais « toujours de la même façon, dans un mélange de ridicule et d’effroi », L’ordre du jour – Eric Vuillard. Et surtout nous tenir éloignés de ceux qui font commerce de détourner et travestir l’Histoire. « Toutes les deux ou trois générations, lorsque la mémoire s’étiole et que les derniers témoins des massacres précédents disparaissent, la raison s’éclipse et des hommes reviennent propager le mal. Puissent-ils rester loin de nous, les songes et les chimères de la nuit. Méfiance, l’homme est une créature malléable, il faut se méfier des hommes », La disparition de Josef Mengele – Olivier Guez.
Dans Ma vie avec le journal d’Hélène Berr, Jean Morawiecki fait référence aux vers de John Keats, ceux qui avaient tant impressionné Hélène Berr, telle une prémonition. « Le Journal paraît, et je peux enfin regarder la main glacée qui revit désormais dans la mémoire des hommes et me dire : et que ta conscience s’apaise, regarde, la voici ». Vous n’aviez pas de journal et vous avez plongé dans les ténèbres de l’Histoire pour nous raconter Matès et Idesa Jablonka. Avec ce livre, je crois que vous nous avez transmis la main vivante et chaude de vos grands-parents, et nous la recevons avec une immense gratitude.
Veuillez agréer, cher Monsieur, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.
27 janvier 2023.
Réponse de Ivan Jablonka.
Cher Benoît,
J’ai bien reçu votre lettre, qui m’a fait plaisir. Merci pour ces mots qui me touchent ! Bien amicalement, Ivan.
