Extrait de « Le meurtre du Commandeur », par Haruki Murakami,
2017 (2018 pour la traduction française).
J’ai perdu ma sœur quand j’avais quinze ans. Ce fut une mort soudaine. Elle avait douze ans, elle était en première année de collège. Dès la naissance, elle avait eu des problèmes cardiaques, mais pour une raison inconnue, vers l’âge de ses dix ans, la plupart des symptômes liés à sa maladie avaient disparu, et la famille se sentait un tant soit peu rassurée. Cette accalmie nous avait donné le faible espoir que la vie pourrait ainsi continuer sans accroc. Mais à partir du mois de mai de sa douzième année, elle eu soudain des palpitations très irrégulières, de plus en plus fréquemment. Cela se produisait surtout quand elle était allongée. Les nuits où elle parvenait à vraiment bien dormir étaient de plus en plus rares. On l’amena en consultation dans un hôpital universitaire, mais malgré des examens approfondis, les médecins ne réussirent pas à découvrir une quelconque évolution dans sa maladie. Le foyer pathogène ayant été déjà éliminé par la chirurgie, ils ne comprenaient pas les raisons de son état et restaient perplexes.
« Evitez autant que possible les sports violents, essayez de mener une vie saine et régulière. Tout cela devrait bientôt se calmer », dirent-ils. Peut-être n’avaient-ils rien d’autre à dire. Et ils lui prescrivirent différentes sortes de médicaments.
Mais cette arythmie cardiaque ne guérit pas. En portant le regard sur le buste de ma sœur, assise en face de moi à table, j’imaginais souvent son cœur faillible. Ses seins avaient commencé à se développer petit à petit. Même si son cœur avait un problème, son corps poursuivait vaille que vaille son chemin vers la maturité. C’était un peu étrange de voir la poitrine de ma petite sœur gonfler de jour en jour. Elle qui, si peu de temps auparavant était une fillette, voilà que brusquement elle avait eu ses premières règles et que ses seins s’étaient mis à prendre forme. Mais sous sa petite poitrine, il y avait son cœur défectueux. Et cette déficience, même les spécialistes ne parvenaient pas à l’identifier précisément. Ce fait me perturbait en permanence. J’ai l’impression que j’ai vécu toute mon enfance avec, dans un coin de ma tête, l’idée que du jour au lendemain je risquais de perdre ma petite sœur. Sans cesse, jour après jour, mes parents me répétaient qu’à cause de sa fragilité je devais veiller attentivement sur elle. Aussi, quand nous étions à la même école, je gardais toujours un œil sur elle, et j’avais pris la ferme résolution de courir tous les risques s’il lui arrivait quelque chose, car je devais la protéger elle et son petit cœur. En réalité jamais ce genre d’occasion ne se présenta.
Sur le chemin de retour du collège, tandis qu’elle montait l’escalier de la gare, sur la ligne Seibu-Shinjuku, elle perdit connaissance, s’écroula au sol, et fut transportée en ambulance aux urgences les plus proches. Je me précipitai à l’hôpital dès que je revins du lycée, mais son cœur avait déjà cessé de battre. Tout se passa très vite : le matin de ce jour-là, nous avions pris notre petit déjeuner ensemble, nous nous étions séparés devant la maison, j’étais parti pour le lycée et ma sœur pour le collège. Et quand je la revis, plus tard dans la journée, elle avait déjà cessé de respirer. Ses grands yeux étaient fermés à tout jamais, sa bouche entrouverte comme si elle voulait dire quelque chose. Ses seins qui avaient juste commencé à se développer étaient désormais stoppés dans leur croissance.
Quand je la vis de nouveau, elle était allongée à l’intérieur d’un cercueil. Elle reposait au milieu d’une bière de petite taille, vêtue de sa robe préférée, en velours noir, légèrement maquillée, les cheveux soigneusement peignés, avec aux pieds ses souliers vernis noirs. Sa robe avait un col en dentelle blanche, d’un blanc presque artificiel.
Telle qu’elle était là, on aurait dit qu’elle dormait paisiblement. Et que si l’on avait fait légèrement bouger son corps, elle se serait aussitôt levée. Mais c’était une illusion. On aurait eu beau l’appeler, la secouer tant et plus, plus jamais elle ne se réveillerait.

Quant à moi, je ne voulais pas que le corps frêle de ma petite sœur soit ainsi enfourné dans une boite aussi exiguë. Il aurait dû être allongé dans un espace infiniment plus vaste. Par exemple au milieu d’une prairie. Et nous aurions dû aller la voir, sans dire un mot, nous frayant un chemin à travers de hauts herbages touffus. Le vent aurait soufflé en une douce brise sur les champs, et aux alentours, les oiseaux et les insectes auraient chanté ensemble de leur voix sans apprêt. Les rudes senteurs des fleurs sauvages auraient flotté dans l’air en même temps que les pollens. Le soleil une fois couché, d’innombrables étoiles argentées se seraient incrustées sur la voûte céleste. Le matin, un soleil neuf aurait fait scintiller comme des joyaux les gouttes de rosée sur les feuilles des herbes tout autour.
Mais dans la réalité, elle avait été placée dans un cercueil minuscule, dérisoire. Et les décorations alentour n’étaient que de funestes fleurs blanches, coupées avec des ciseaux, mises dans des vases. Ce qui éclairait la pièce étriquée, c’était la lumière de néons, comme dépourvue de couleur. D’un petit haut-parleur dissimulé au plafond, était diffusée une musique artificielle d’orgue.
Je ne fus pas capable d’assister à son incinération. Lorsque le couvercle du cercueil fut fermé et solidement verrouillé, cela me devint insupportable et je sortis du crematorium. Et je ne recueillis pas ses os non plus. Dans la cour du crématorium, seul, muet, je laissai mes larmes couler. Et je songeai avec une infinie tristesse que durant sa vie si brève, pas une seule fois je n’avais réussi à secourir ma petite sœur.
*************