Cette histoire est entièrement vraie puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. Et puis c’est souvent rétrospectivement qu’on voit la signification d’un moment particulier de son existence. Sur le moment c’est juste la même vieille merde et on avance en titubant, sans penser qu’on devrait tenir un carnet de croquis ou un journal de bord et qu’un jour en regardera en arrière et on se dira : si seulement j’avais su. De toutes les façons il y a seulement trois choses : c’est l’amour, avec de jolies filles ; la musique, celle de Count Basie entre autres ; et les livres, comme ceux dans lesquels j’ai pioché : Raymond Chandler, Newton Thornburg, Boris Vian, Marguerite Duras, Jean Giono, Truman Capote, John Irving, David Goodis, Craig Russel, Jean-Paul Kauffmann, et même le cinéma de Clint Eastwood.
The big sleep
Je pense souvent à cette image que je suis seul à voir et qui hante toujours mon esprit. C’est un lundi à l’Université de La Sorbonne. Elle a dix-neuf ans. Elle est assise un rang devant moi dans la lumière bleutée d’un matin d’hiver. Il faudrait que j’essaie de la peindre comme ça, sans rien qui viendrait ternir la clarté de sa présence. Le maître de conférences est en train de faire l’appel et il écorche son nom. Mais elle semble avoir l’habitude, et tout en levant la main elle corrige la prononciation non sans une pointe d’ironie dans la voix. Je ne vois pas encore son visage. Elle porte une salopette en jeans par-dessus un pull rose, mais la première chose que j’ai remarqué ce sont ses cheveux, une masse de boucles dorées tant bien que mal maîtrisée sur les côtés par des barrettes. Puis mon regard s’était porté sur ses fesses, là sur la chaise, rondes et pleines de promesses.
A la sortie du cours je la vois en discussion avec un groupe d’étudiants. J’en connais certains, alors j’en profite pour m’approcher et me mêler à la conversation. Elle tourne vers moi ses yeux verts et un visage de madone à la grâce éthérée. Mon Dieu, qu’elle est jolie ! Et puis ces boucles blondes.
« Boucles d’Ange, ai-je pensé immédiatement ».
Ce jour-là, le groupe s’était rapidement dispersé mais j’avais senti que j’étais troublé. A l’époque je suis un garçon romantique au seuil de ma vie, un peu mou et totalement indécis : je rêve, j’attends, j’espère. Pourtant dès le lendemain je me suis accroché. Tout cela certes était aléatoire mais j’étais décidé à mener une approche patiente et prudente. Et à mon grand étonnement, dans les semaines qui suivirent, ma démarche rencontra un certain succès. Nous avions pris l’habitude de nous retrouver à la sortie des cours et nous allions nous promener, épaule contre épaule, au Jardin du Luxembourg où nous passions de longs moments autour de la Fontaine Médicis. Les jours où il faisait trop froid, nous trouvions refuge dans un café de l’Odéon. Elle me parlait de son enfance heureuse sur l’Ile de la Réunion et du cursus qu’elle avait choisi en vue de préparer l’agrégation en sciences de la vie et de la terre. Son rêve était de poursuivre ses études en Australie puis d’œuvrer à la sauvegarde des océans menacés. J’admirais sa détermination, mes propres projets étant nettement plus flous. Je manquais cruellement d’ambition et je me contentais pour l’heure, outre mes études qui ne me passionnaient guère, de jouer de la guitare, assez médiocrement d’ailleurs, dans un tentet de jazz. Si bien que pour le long terme, ma vision se bornait généralement au week-end suivant pour savoir dans quel bar j’allais me produire avec l’orchestre. Etonnement, sans être elle-même particulièrement intéressée par la musique, elle semblait attirée par ma vie de musicien et l’idée de liberté qui allait avec. Que je vous dise encore, je pratique le tai jitsu, un art martial qui combine le karaté, le judo et l’aïkido. Ça a son importance dans cette histoire.
Donc nous passons de plus en plus de temps ensemble. Et petit à petit grandit en moi le sentiment diffus que peut-être je pourrais faire quelque chose de ma vie. Elle logeait au cœur du quartier latin dans un studio rue Royer-Collard, tandis que j’habitais Versailles. J’y avais grandi et j’occupais depuis peu un petit appartement rue des Deux Portes prêté par la famille. Je lui avais proposé une visite de la ville royale et par un froid dimanche, elle vint m’y rejoindre. Nous nous sommes tout d’abord abrités au cinéma Le Roxanne où se donnait The big sleep de Howard Hawks avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall, d’après le roman de Raymond Chandler. En sortant, malgré les bourrasques de vent glaciales, nous nous sommes dirigés vers le château. Car déjà seul nous importait d’être ensemble. Il y avait dans le ciel des nuages de décembre très noirs et très lourds et tout de suite après il s’était mis à tomber de la neige. Les rues étaient désertes, tout était couvert, tout était effacé. Il n’y avait plus ni terre ni ciel, plus que cette poussière glacée d’un monde qui avait dû éclater. Indifférents aux intempéries et sans un mot, nous avons traversé la Place d’Armes désolée puis la cour d’honneur du château pour longer la grille de la cour royale plongée dans une atmosphère fantomatique. Finalement nous sommes revenus au pied de la statue équestre de Louis XIV qui pointait son doigt vers un horizon gris comme le bronze et qui se couvrait lentement d’un manteau de neige immaculée. Et là contre le socle elle s’est tournée lentement vers moi et nous avons approché doucement nos visages pour échanger un premier baiser long et doux, ses lèvres chaudes et vivantes contre les miennes.

A tribute to Prince
Dans les jours qui suivirent nous ne nous quittions plus guère. Pourtant elle ne cessait de s’approcher de moi puis de s’écarter et je sentais chez elle la crainte que je ne sois qu’un mec en quête d’un tableau de chasse. Un soir nous sommes allés écouter la session blues au Caveau des Oubliettes, rue Galande. Sur scène, un petit groupe venu des Etats-Unis. Prince, le kid de Minneapolis, était mort quelques jours plus tôt et la plupart des spectateurs étaient américains. Ça faisait une jolie petite salle de concert avec un public chaleureux et enthousiaste. L’ambiance monta carrément d’un cran lorsqu’au deuxième set le groupe attaqua un Tribute to Prince. Paroxysme lorsque la chanteuse entonna Purple Rain : ça dansait au milieu des tables, ça reprenait en cœur le refrain et Boucles d’Ange s’amusait follement. Elle riait et se pressait tout contre moi, me tenant par la taille, et je sentais battre son coeur. Quand nous avons quitté les lieux nous avons remonté la rue Saint-Jacques jusqu’à la rue Royer-Collard et nous sommes montés chez elle pour dîner. Mais une fois dans le studio, j’ai mis un disque d’Elton John sur la platine pour écouter Your Song, et je l’ai invitée à danser :
I hope you don’t mind / That I put down in words / How wonderful life is while you’re in the world
Je l’ai prise dans mes bras et presque aussitôt elle a enfoui son visage dans mon cou. Et ma main inévitablement a trouvé l’espace qui séparait son chemisier de son jeans, a trouvé la peau lisse et chaude. Elle a levé son visage vers le mien et je l’ai embrassée sur le front puis j’ai posé les lèvres sur les siennes. Son bassin faisait l’effet d’une barre métallique sur mon érection naissante et ma cage thoracique s’enflammait sous la pression de ses petits seins fermes. Si bien que ma main gauche rejoignit l’autre sur ses reins. Je les fis glisser sous sa culotte, jusque sur ses fesses dont la rondeur ferme et soyeuse me fit prendre conscience de ma chance. Elle ouvrit la bouche, surprise, et j’en profitais pour l’embrasser, aspirant sa langue. Je l’ai soulevée et portée sur le lit.
« Sûr, une fois, ai-je dis. Qu’est-ce qu’il y a de mal ? »
Je lui ai retiré son jeans et son slip et j’ai quitté mes vêtements tandis qu’elle enlevait son chemisier. Et je l’ai prise là avec passion et innocence. Nous n’avions ni l’un ni l’autre beaucoup d’expérience et sa réaction cataclysmique en entraîna une semblable chez moi, de sorte que j’eu l’impression d’être emporté par la chose. Je ne pouvais la serrer assez fort, ne pouvait l’embrasser assez intensément, ne pouvais dépasser les limites exaspérantes de notre chair. Et quand ce fût fini, j’ai embrassé ses larmes et Boucles d’Ange m’a murmuré :
« Et voilà, tu as fini par m’avoir. »
Mais je suis resté immobile, les bras en croix, vautré sur le lit, en me demandant lequel des deux avait eu l’autre.
Une enfant radieuse
Eric nous avait invités pour la soirée du nouvel an. Il était mon meilleur ami depuis le collège et nous avions tous deux commencé à jouer sérieusement de la musique en intégrant le tentet de jazz du Lycée Hoche, lui comme pianiste et moi en tant que guitariste. Un tentet est en réalité un petit big band et la section rythmique est composée de la basse, de la batterie, du piano et de la guitare. Toute la musique jouée par l’orchestre s’appuie sur son assise. Fût-elle défaillante, rien de bon ne pouvait être produit. Le reste ce sont les cuivres : saxophones, trompettes, trombone, qui donnent aux interprétations tout leur éclat et leur puissance. Bien sûr Eric m’avait questionné sur Boucles d’Ange et je lui avais répondu :
« Je crois que c’est du sérieux… Nous faisons des projets… Fonder une famille peut-être… »
Il habitait chez ses parents qui possédaient une grande maison à Porchefontaine. Quand nous sommes arrivés ce soir-là la fête battait déjà son plein. La demeure s’ouvrait sur une vaste entrée cathédrale et chaque nouvel arrivant était accueilli par l’annonce de son nom et au son de Fanfare For the Common Man, d’Aaron Copland. C’était la musique d’ouverture de concert des Rolling Stones dans les années soixante-dix, juste avant que Keith Richard n’attaque le riff monumental de Honky Tonk Women. Ce soir-là nous ne nous étions pas mêlés aux autres invités, nous n’avions pratiquement pas dansé, peut-être un peu au début. Nous avions rapidement trouvé refuge dans un coin du grand salon, au fond duquel nous sommes restés debout, et elle s’était blottie tout contre moi. Apparemment elle était heureuse et je l’étais assurément. Elle était un cadeau du ciel, en devenir, abandonnée dans mes bras, son visage délicat tendu vers le mien pour m’embrasser passionnément. Nous avions échangé un baiser qui semblait ne jamais devoir cesser et qui effectivement dura toute la soirée car nous ne pouvions nous décoller l’un de l’autre. L’amour comme s’il en pleuvait. Et finalement tandis que minuit approchait et que le traditionnel décompte n’allait pas tarder à retentir, elle avait passé ses bras autour de mon cou, collé sa joue contre la mienne, pour approcher ses lèvres de mon oreille et me murmurer :
« Je voudrais savoir ce que tu répondrais si on te demandait qui est vraiment Boucles d’Ange, à quoi elle ressemble au fond… »
Et comme je ne disais rien elle poursuivit :
« Je suis sûre que tu dirais que je suis une pauvre cloche, une fille avec des rêves trop sérieux… »
Alors je l’écartais un peu de moi pour plonger mon regard dans ses yeux verts qui, à ce moment, semblaient submergés d’anxiété :
« Sans doute, je pourrais dire de telles choses… mais surtout je dirais …
Plus fort, je ne t’entends pas…
Je dirais que tu es une enfant radieuse, une sorte de diamant brut, la meilleure chose qui puisse vous arriver dans la vie. »
The sensitive kind
Boucles d’Ange avait rendu ma vie douce et confortable et je la trouvais toujours près de moi, que ce soit à l’université ou quand je rentrais tard de mes répétitions ou de mes concerts. J’aurais mieux fait d’écouter plus attentivement la chanson de JJ.Cale :
Don’t take her for granted, she has a hard time / Don’t misunderstand her or play with her mind / Treat her so gently, it will pay you in time / You’ve got to know she’s the sensitive kind
Au lieu de cela j’ai commencé à me prendre pour le roi du pétrole. Il devenait évident à mes yeux que je menais ma vie de la meilleure des façons et qu’au fond j’assurais un max. Pourquoi me priverais-je de tous les plaisirs qui se présentaient à moi et sur lesquels j’étais désormais capable de mettre la main avec une facilité qui m’était inconnue jusqu’à présent ?
Et un après-midi ainsi fait de rose et de bleu mystique, nous revenions Eric et moi d’une répétition et allions passer la soirée chez lui. En entrant dans la maison j’ai entendu des bribes de conversations en provenance de la salle à manger. J’ai traversé l’entrée et, franchissant la porte, j’ai trouvé la sœur d’Éric avec une de ses amies que je n’avais encore jamais vue. Elles prenaient le thé tout en bavardant et se sont tournées vers moi d’un air entendu.
« Je suis Eléa, avait-elle dit quand nous nous sommes présentés. »
Lorsqu’elle s’était levée je m’aperçus qu’elle était grande, athlétique et élancée, des cheveux bruns aux reflets vibrants et dramatiques, mi- longs et dénoués qui lui tombaient sur la joue droite. Elle n’était pas maquillée et ses vêtements étaient carrément discrets mais il y avait quelque chose d’hypnotiquement juste dans son attitude et sa façon d’être. Une élégance subtile qui vous tiendrait à distance s’il n’y avait son sourire ample et généreux. Un sourire qui lui illuminait le visage, des dents blanches éblouissantes, des pommettes hautes et un regard gris ardoise. Nous avons dîné tous les quatre ensemble et nous avions eu ces habituelles conversations pour refaire le monde. Sauf que ce soir-là j’avais eu envie qu’elles se prolongent longtemps. Je faisais tout pour l’air de rien me rendre intéressant auprès d’elle et croiser un maximum de ses regards. J’appris ainsi qu’elle pratiquait le judo et qu’elle devait se rendre la semaine suivante au stage organisé par la section des arts martiaux de Versailles. Si bien que nous avions fini par convenir de nous retrouver à un entraînement de masse prévu le dimanche matin.
En rentrant plus tard chez moi, je remontais l’avenue de Paris au bout de laquelle je découvrais les ombres argentées du château éclairé par la pleine lune d’une nuit d’hiver glaciale. Je voyais cela, et je voyais aussi Eléa.
« Je la trouve sympa, me suis-je dis. »
Ben voyons !
Morote seoi nage
Ce dimanche-là, j’étais déjà dans le dojo quand je l’ai vue entrer à son tour avec deux autres filles en kimono. Elle avait relevé ses cheveux en chignon sur la tête et arborait une ceinture marron. Elle s’était tournée en direction des portraits des maîtres et les avait salués comme il se doit, puis elle était allée déposer son sac de sport au fond de la salle. Je l’observais du coin de l’œil enlever ses claquettes et saluer à nouveau avant de monter sur le tatami. Tout le monde avait procédé à l’échauffement puis quand nous sommes passés aux techniques, je suis allé l’inviter.
Tout d’abord nous avons travaillé une projection d’épaule : morote seoi nage. On part de la position d’engagement naturelle, main droite au revers, main gauche sur la manche du kimono. Il s’agit, pour celui qui attaque, de déséquilibrer son adversaire en le tirant avec la main gauche et en avançant son pied droit devant lui. Puis sans lâcher le revers de la main droite il cale son coude droit sous l’aisselle de son adversaire, en pivotant pour se placer dos tout contre lui. Nous commençâmes par des entrées de mouvement répétées. Cette forme d’entraînement, Uchi Komi – littéralement « rentrer dedans », se pratique pour perfectionner l’amenée de la projection. Le travail se limite au déséquilibre, au placement du corps et au lancement de la technique sans faire chuter. J’aimais beaucoup cette décomposition du mouvement que nous enchaînions trois ou quatre fois. C’est comme une chorégraphie qui met les deux partenaires en osmose. La projection devient dès lors une sorte de point d’orgue. Dans la rotation, je fléchissais les jambes et je plaçais rapidement mon pied gauche parallèlement à mon pied droit. Je redressais les jambes en même temps que je me penchais vers l’avant et je faisais basculer Eléa par-dessus mon épaule. La première fois je fus étonné par sa légèreté malgré sa taille et elle chuta nettement et souplement, son corps faisant un bruit mat et plein en heurtant le tatami. Elle se redressa aussitôt avec agilité et sans précipitation et repris sa position d’engagement. Son visage était impassible et nous avons ainsi enchaîné les projections sans que nos regards se croisent et sans un mot.
Nous sommes ensuite passés à un travail au sol. Eléa devait subir mon assaut et elle se réfugia en position à quatre pattes. Elle savait que j’allais tenter une technique de retournement. À l’instant où j’allais saisir sa ceinture, elle se redressa en passant les bras sous mes aisselles et en plaçant rapidement un pied entre mes genoux, puis le second en même temps qu’elle repoussait de sa tête mon épaule afin de m’amener sur son flanc. Elle bascula alors sur le dos en m’emportant et en me soulevant à l’aide de ses pieds pour que je ne puisse pas me dégager. À cet instant et dans l’élan il ne lui resta plus qu’à nous faire rouler sur le côté pour m’immobiliser en Tate Shiho Gatame. Et je me retrouvais à plat dos avec Eléa à cheval sur moi, un genou de chaque côté de mon corps serrant mes côtes et ses bras bloquant mes épaules. Sa main droite passa derrière ma tête et sa main gauche sous mon bras droit, ses deux mains se tenant maintenant l’une à l’autre fermement. Couchée sur moi, Eléa contractait tous ses muscles pour exercer un contrôle de mon torse en me plaquant le plus possible au sol avec l’aide de ses pieds et de ses abdominaux. Comme je me débattais pour me dégager, elle glissa ses jambes sous les miennes pour les lever en crochetant les pieds, de façon à m’empêcher de prendre appui au sol. Nous luttions ainsi corps à corps, suant dans la chaleur moite du dojo, et sur le moment il y avait juste le combat. Mais tout de suite après, tandis que je me changeais dans le vestiaire, je revis notre étreinte sur le tatami et je me mis à fantasmer dans les grandes largeurs.
Je l’ai attendue à la sortie du vestiaire pour la raccompagner jusqu’au parking. Tout en marchant nous avons échangé quelques impressions sur notre séance d’entraînement. Puis devant sa voiture, elle a posé la main sur mon épaule et m’a tendu la joue, que j’ai effleurée plus que je ne l’ai embrassée. Ce ne fut de ce fait pas plus intime qu’une poignée de main, pourtant je regagnais joyeusement ma vieille Peugeot, respirant toujours son parfum clair et sentant la douce caresse de ses cheveux sur mon visage.
Un monde parfait
Et je ne savais plus ce que je voulais. J’étais retombé dans mes vieux travers de totale indécision, incapable de me contenter du présent plutôt que de le sacrifier au nom d’un avenir aussi inconsistant que la brume. Boucles d’Ange avait dû percevoir le changement en moi et je la sentais déçue et peinée. Eric lui-même m’avait pris à l’écart au sortir d’une répétition et il m’avait glissé :
« Il faudrait qu’on parle sérieusement de Boucles d’Ange et je te trouverai des arguments pour que tu arrêtes de faire le con. »
Ce qui fait que j’ai réfléchi. J’ai réfléchi tant que j’ai pu et, finalement, j’ai pris le taureau par les cornes… et j’ai décidé que je ne savais foutre pas ce que je pourrais bien faire. De sorte que c’est allé de mal en pis et que je commençais à dissimuler des choses à Boucles d’Ange. Eléa m’avait parlé de son désir d’aller à Wimereux voir le lever de soleil sur la mer. Elle m’avait demandé si je voulais bien l’y conduire à bord de mon épave, très tôt un dimanche matin de façon à arriver à l’aube. Si j’avais bien compris, des cousins à elle y avaient eu un lieu de villégiature et elle avait là des souvenirs d’enfance de grandes et belles plages du Nord. J’avais donné mon accord et bien évidemment je n’en avais pas dit un mot à Boucles d’Ange. Pourtant le samedi soir nous nous sommes rendus à l’anniversaire d’une de ses amies. Et comme c’était à Paris j’étais censé rester dormir chez elle. Du coup je ne savais pas trop comment me tirer de cette situation. Finalement de retour chez elle à trois heures du matin, j’avais lamentablement prétexté mon désir de travailler à un futur partiel le lendemain toute la journée pour lui annoncer qu’en fin de compte j’allais rentrer chez moi. Boucles d’Ange, incrédule, m’avait regardé longuement et tristement et à cet instant précis j’aurais voulu que la terre s’ouvre en deux et m’engloutisse au plus profond de ses entrailles dans les feux de l’enfer.
Je suis néanmoins allé récupérer ma voiture garée le long du jardin du Luxembourg. J’ai aussitôt mis le cap sur Versailles et la colocation où résidait Eléa. Les rues étaient désertes, plongées dans une obscurité glauque tandis qu’un brouillard humide et poisseux flottait dans l’air, bas comme un plafond. Arrivé à destination, je laissais ma voiture n’importe comment sur le trottoir et je sonnais chez Eléa. J’attendis un moment qu’elle réponde à l’interphone. Je l’avais réveillée, elle dormait encore, mais elle me dit de monter et elle actionna l’ouverture de porte. J’entrais et je me rendis au premier étage dans la petite cuisine pour l’attendre. Je l’entendis sortir de sa chambre au second étage et descendre l’escalier. Arrivée sur le seuil, elle s’immobilisa, s’étendit et bailla, les yeux gonflés par un sommeil très profond. Je constatais en outre qu’elle ne portait qu’un T-shirt blanc quelque peu transparent et un slip. J’ai eu très envie de lui arracher tout ça mais à ce moment elle me dit :
« Je vais nous préparer le petit déj’. »
Durant toute cette journée j’ai traîné un sentiment de culpabilité dont je n’arrivais pas à me débarrasser. Sans compter qu’en arrivant nous avions bêtement réalisé que le soleil se levait à l’Est, pas à l’Ouest. Nous avons commencé par traîner sur la plage. Le ciel était gris tout comme la mer à part des reflets marrons. Le vent soulevait des volées de sable et nous en prenions plein la tête. Si bien que nous étions retournés à la voiture et avions gagné Boulogne sur Mer pour visiter le camp Napoléon d’où il observait l’Angleterre dans son rêve dément de l’envahir. Comme de bien entendu la grille du camp était fermée et l’horizon de toute manière totalement bouché. Nous sommes redescendus vers le port et là nous avons bataillé pour trouver un restaurant ouvert. Nous avons fini par échouer dans une crêperie minable près des docks qui semblaient à l’abandon. Nous étions les seuls clients et aussitôt le déjeuner terminé nous avons repris la route de Versailles.
Sur le trajet j’avais le sentiment que tout partait en cacahuète et pour rompre le silence j’ai allumé la radio. Les informations étaient à l’avenant.
Encore un terroriste islamiste qui avait tué deux jeunes femmes, au hasard à la gare de Marseille, à coups de couteau et au cri de « Allah Akbar ».
Le conflit syrien s’enlisait. C’était devenu à la fois une guerre civile, une guerre confessionnelle et une guerre par procuration qui avait déjà fait près de cinq cent mille victimes avec son cortège de tortures, de massacres, de crimes en tout genre, d’attaques chimiques et de barils d’explosifs largués depuis des hélicoptères. Au fait, j’avais de plus en plus de mal à comprendre qui étaient les bons et qui étaient les méchants dans cette affaire.
Un peu plus loin la tension à la frontière entre Israël et la bande de Gaza était à son comble: les Etats Unis d’Amérique avaient ouvert leur ambassade à Jérusalem et fêtaient bruyamment l’évènement. Bilan : plus de cent morts et trois mille blessés par balles du côté palestinien. Un vrai tir aux pigeons.
Le Moyen-Orient était devenu une poudrière totalement instable. Ce qui n’empêchait pas les grandes sociétés pétrolières d’être optimistes quant aux opportunités pour faire plein de fric avec toute cette merde. D’ailleurs elles verraient d’un bon œil une bonne petite guerre entre l’Arabie Saoudite et l’Iran histoire de faire remonter le prix du baril.
Pendant ce temps les migrants continuaient à se noyer en Méditerranée dans une totale indifférence. Entre vingt et quarante mille morts, selon les estimations, depuis le début de la crise. Mais l’Europe était tétanisée par la peur et recroquevillée sur elle-même. Toutes nos vieilles démocraties, minées de l’intérieur par la mondialisation et les populismes, se délitaient gentiment et sûrement.
Du côté de la planète, les mauvaises nouvelles s’accumulaient. Les températures grimpaient partout dangereusement. Une étude démontrait un déclin dramatique et brutal des populations d’insectes en Europe de l’Ouest avec des conséquences sur toute la biodiversité. Cela faisait vingt ans que les apiculteurs tiraient la sonnette d’alarme mais les lobbies des pesticides les faisaient passer pour des babas cools dégénérés. Et pour les océans, ils devraient d’ici peu contenir plus de plastique que de poissons.
Décidément le monde méritait sa mauvaise réputation et il était aussi fiable qu’un autobus à fond de train sans conducteur.
Château Simone
J’avais, traînant dans la voiture, une bouteille de vin emmenée avec moi le matin pour un improbable pique-nique. Aussi Eléa avait-elle suggéré qu’on l’ouvre une fois rentrés. Histoire de conclure par une note positive notre piteuse expédition. Ses colocataires étant absents pour le week-end, nous sommes allés directement chez elle. Tandis qu’elle sortait des verres et des biscuits salés, j’ai ouvert la platine et mis le disque de Véronique Samson, 7ème, qui me rendait terriblement mélancolique, ce qui convenait tout à fait à mon humeur du moment :
Mais quand on est seul / On est mi-maître mi-esclave / D’une liberté indiscutable / La fin du monde est pour demain
Le vin était bon, un Château Simone, domaine de Palette près d’Aix en Provence, blanc de notes florales et fruitées finement boisées d’une suprême élégance. La bouteille fit long feu. J’avais la tête qui commençait à tourner agréablement et je me suis petit à petit détendu. J’ai commencé à expliquer à Eléa ce que le tai jitsu avait emprunté au Judo : essentiellement les projections. Du karaté il avait été adjoint les atémis, coups des membres supérieurs ou inférieurs, et enfin venant de l’aikido, le travail des clés de toutes sortes. Tandis que nous discutions du sujet, je la questionnais sur sa réaction en cas d’agression et je lui montrais quelques techniques de défense sur des étranglements, saisies de poignet ou autres attaques avec armes. De fil en aiguille c’était devenu un jeu de mains pas vraiment innocent, de plus en plus sensuel. Mes mains sur ses poignets ou sur son cou, contact électrisant. Il y avait quelque chose en suspens au-dessus de nos têtes et j’ai préféré m’en aller. Aussitôt elle me dit qu’elle allait me raccompagner. Et en bas de l’escalier elle était juste derrière moi. Je me retournais et je la vis soudain sur la dernière marche, étrange et floue, comme flottant dans un air aveuglant.
« Ça va ? demanda-t-elle,
Au poil.
Tu es bourré ?
Possible. »
Je sentis sa main sur ma poitrine, aussi légère que la patte d’un chat, et j’aurais filé si j’avais un peu réfléchi. Au lieu de cela je la pris par la taille pour l’entraîner vers le bureau attenant à l’entrée, et là dans la pénombre debout face à face je dérivais lentement à l’intérieur confortable de mon petit monde. Et je ne compris pas comment cela s’était produit, mais soudain je m’aperçus qu’elle ne portait plus que sa chemise, déboutonnée et ouverte et je tendis les mains vers ses seins, qui étaient charnus et magnifiquement pommés. Très lentement je fis glisser la chemise sur ses épaules et elle me fut offerte toute entière, jeune, mince et jolie. Et cela me confirma l’idée stupide que j’étais effectivement un gagneur en train de gagner. Joyeusement j’enlevais mes habits, je la pris dans mes bras, posais les mains sur ses fesses, la fit rouler sous moi sur le canapé du bureau et je tentais de pénétrer le centre humide de son être. Puis j’entendis à nouveau la minuscule fanfare des cellules convenables et sobres de mon cerveau, qui défendaient la foi et brulaient des cierges dans les ténèbres.
« Merde, mais qu’est-ce que je fais ? Je déconne complètement… »
Eléa, appuyée sur les coudes dans l’obscurité parut à la fois stupéfaite et choquée. Je ramassais mes vêtements sur le sol, les passais en vitesse et me carapatais sans plus de formalités.
Shiny stockings
Depuis ce jour Boucles d’Ange me tenait en froid. Je l’apercevais de loin en loin à l’université mais elle m’évitait. De plus je n’étais pas franchement assidu aux cours et depuis peu encore moins que d’habitude car nous préparions avec le tentet notre participation au festival de jazz de Versailles. Je m’étais jeté à corps perdu dans le travail des morceaux que nous devions jouer, ce qui me fournissait un excellent prétexte pour laisser filer les choses et éviter soigneusement une confrontation et tentative d’explication avec Boucles d’Ange. Eric m’exhortait à aller faire amende honorable si c’était encore possible. Et un soir tandis que sa sœur me demandait comment ça allait avec Boucles d’Ange il avait répondu, excédé, à ma place :
« Demande-lui plutôt comment ça va pas bien, vu que l’autre imbécile il ne lui a pas parlé depuis des jours et des jours. »
Le concert se tenait à la Royale Factory, rue Houdon, une belle salle toute de rouge et de chrome vêtue. Il se trouve que j’avais invité Eléa à venir nous écouter, c’était avant l’expédition de Wimereux et la brillante soirée. Je ne l’avais plus vue depuis et je doutais fort qu’elle vienne. Mais alors qu’on avait attaqué Shiny Stockings de Count Basie, voici justement que la porte du bar s’ouvre et voilà Eléa qui entre et tiens ! Elle est au bras d’un gros malabar. J’étais en train de faire la pompe à la guitare, à la manière de Freddie Green, collant à la walking bass et au ride implacable de la cymbale. Nous tracions une autoroute sur laquelle les cuivres s’étaient engouffrés comme des chevaux au galop et je dois dire que ça groovait grave. Dès la fin de notre set j’ai cherché Eléa du regard. Elle se tenait au bar, un verre à la main, en train de discuter avec son armoire à glace. Il y avait deux autres types qui étaient à ses côté et qui se tenaient comme des lieutenants obséquieux avec leur chef de gang. Je me suis aussitôt dirigé vers elle, l’humeur jaune et rance, n’ayant aucune idée de ce que j’espérais. En me voyant venir, elle a tout de suite pris un air contrarié et tandis que je commençais à lui parler, le golgoth s’est tourné vers Eléa pour lui demander d’un air méfiant:
« C’est qui ce mec exactement ? »
Je n’ai pas attendu qu’elle réponde quoi que ce soit et je me suis interposé en lui lançant d’un ton agressif :
« Je t’en pose des questions moi ? Fous nous la paix et casse-toi. »
Eléa commençait à s’agiter sérieusement. Et comme il me dévisageait toujours mais maintenant carrément de travers, l’œil noir et sans une parole, je finis par lui sortir d’un air goguenard :
« Je lui ai fait toute son éducation sexuelle à ta copine. »
Et tandis que j’entendais Eléa à l’arrière-plan, exaspérée, soupirer que j’étais vraiment trop con et qu’elle ne pouvait plus rien pour moi, il me dit froidement :
« Toi je vais te faire ta fête et tu vas te retrouver la gueule en sang dans le caniveau… »
J’ai alors tenté de m’éclipser aussi discrètement que possible et je me suis faufilé vers la sortie. Mais l’autre ne comptait pas en rester là et il m’a suivi dehors sur le trottoir, accompagné de ses deux sbires qui ricanaient et se délectaient du spectacle bien à l’abri derrière le gros monstre. J’ai réalisé à ce moment-là que c’était très très mal barré. Alors j’ai tenté le tout pour le tout et j’ai pris ma position de garde de combat en poussant un puissant cri. Daniel Dubois, maître fondateur du tai jitsu, m’avait expliqué un jour de stage :
« Avec un peu de chance, l’autre va se dire qu’il est tombé sur le roi du kungfu et il préfèrera battre en retraite. »
Mais ça ne lui fit aucun effet et au lieu de cela je le vis sortir une paire de gants de laine de la poche de sa veste et les enfiler tranquillement. Puis il s’avança simplement vers moi, les bras le long du corps et tout à coup il décrocha un coup de poing du droit en direction de ma mâchoire. Mais il était tout de même un peu trop sûr de lui et avait lancé l’attaque un peu trop lentement si bien que je parvins à placer un contre : une légère esquive sur ma gauche en avançant, tout en détournant son coup d’un balayage de l’avant-bras droit, et du gauche je lui décochais un uppercut dans les côtes flottantes. Il marqua un temps de surprise mais ce fut de courte durée et l’instant d’après c’est comme si j’avais eu une bombe atomique devant moi.
La lutte avec l’Ange
Eric est venu me ramasser dans le caniveau et, affolé à la vue de mon visage, il me dit qu’il allait m’emmener aux urgences.
« Laisse tomber, je lui ai répondu, aide moi plutôt à me relever, je vais rentrer chez moi.
Arrête, t’es pas en état. Viens au moins à la maison que je te nettoie les plaies. »
Je me redressais tant bien que mal en m’appuyant sur lui, le corps traversé par de violentes décharges électriques, titubant et hoquetant, les jambes cédant sous mon poids, manquant d’entraîner Eric dans ma chute. Il me traîna péniblement jusqu’à sa voiture, ouvrit la portière arrière et je m’effondrais sur la banquette. Arrivés chez lui, il m’emmena jusqu’au bureau et m’allongea sur le divan. Il alla chercher des compresses et de l’alcool et vint nettoyer mon visage. Ça brûlait de manière insupportable mais je n’en avais plus rien à faire et je n’ai rien trouvé de mieux qu’à lui débiter mes conneries :
« Je me sens vraiment bien… Je te l’ai toujours dit mon pote, il faut se battre quand on pense qu’on doit le faire… Autrement tu te sens comme le ventre plein de pus… Même si tu te fais massacrer, si tu te bas tu te sens si bien après… »
Mais il ne m’écoutait pas et il avait bien raison. J’aurais été bien incapable de lui expliquer pourquoi je m’étais battu. Je m’étais juste fais défoncer la gueule pour pas un rond. Il n’y avait pour sûr aucune sorte de noblesse dans la chose et au lieu de cela j’avais une méchante envie de vomir. Eric m’avait laissé là après avoir placé une couverture sur moi et je sombrais dans une sorte d’engourdissement comateux peuplé de noires pensées. Vers le milieu de la nuit j’ai vaguement émergé et j’ai décidé de partir. Mais quand j’ai commencé à bouger j’ai manqué hurler de douleur et j’ai serré les dents, les yeux remplis de larmes, pour me lever en m’appuyant sur le mur. Je me traînais pitoyablement sur le chemin et j’ai cru un moment ne jamais réussir à rejoindre mon appartement.
Et puis enfin arrivé chez moi, punaisée sur ma porte, il y avait une enveloppe libellée à mon nom. Mes mains tremblaient lorsque je l’ouvris et en sortis la lettre qu’elle contenait. Je l’ai lu aussitôt. Elle était signée de Boucles d’Ange et, en résumé, m’invitait à aller me faire voir :
Je pars la semaine prochaine pour l’Australie où j’ai obtenu ma bourse pour effectuer mon second semestre à l’Université de Melbourne. Crois-tu vraiment que je m’impose des études supérieures avec une telle rigueur dans le simple dessein de te procurer une vie sexuelle qui ne demanderait même pas d’engagement de ta part ? La plupart des choses que tu m’as dites sont désormais à mes yeux d’ineptes promesses, et je t’interdis de tenter de m’expliquer quoi que ce soit parce que tes explications m’ennuieraient. Connais-tu le tableau de Delacroix, la lutte avec l’Ange, qui est à l’église Saint Sulpice ? Tout homme lutte fatalement un jour avec l’Ange. Une telle circonstance peut toutefois bien souvent passer inaperçue. Je te souhaite d’identifier le moment où il te faudra livrer bataille.
Bien à toi sous l’impulsion des temps écoulés.

J’étais debout, hagard, comme le taureau dans l’arène qui vient de recevoir l’estocade et qui demeure dressé, sentant que la vie lui échappe avant de s’effondrer latéralement et grotesquement les pattes toutes raides. Un vide immense s’ouvrit en moi tandis qu’un froid glacial m’étreignait la poitrine, m’empêchant presque de respirer. Je sortis les clés de ma poche et j’eu du mal à ouvrir ma porte tellement j’étais fébrile. Je suis rentré dans l’appartement et aussitôt la porte franchie je me dirigeais vers le prie-Dieu qui me servait de bar. Je sortis une bouteille de vieil armagnac que j’avais là et je m’envoyais deux verres coup sur coup. Mais ça ne me fit aucun bien.
Le résultat, c’est que je pensais à Boucles d’Ange.
Et jamais je ne la revis.
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