
Lettre à Ivan Jablonka, le 16 décembre 2016, aux bons soins des éditions du Seuil:
Cher Monsieur Jablonka,
Je termine la lecture de votre magnifique Laetitia ou la fin des hommes. On en ressort bouleversé mais aussi pour ma part moins ignorant d’une partie de la sociologie française. En ce sens vous faites œuvre politique plus efficace que bien des discours.
On pense bien sûr à De sang-froid mais le personnage qui focalise l’attention de Truman Capote est Perry Smith l’assassin, et non Nancy Clutter l’une de ses victimes ; et dans Cercueils sur mesure c’est l’enquêteur (qui vit dans un motel comme Frantz Touchais dans son mobil-home). Une autre différence majeure est que rien ne prédisposait cette dernière à finir assassinée. Ce fût pour Nancy Clutter un accident, la faute à pas de chance. Au contraire Laetitia, la fillette suspendue dans le vide par les bretelles de sa salopette, aura vécu une bonne partie de sa vie dans un milieu de violence et de danger et c’est comme si la menace qui pesait sur elle ne s’était jamais dissipée.
Du point de vue de votre intention proclamée, le but est pleinement atteint et vous avez rendu Laetitia à toute son humanité et sa beauté d’enfant puis de très jeune femme. Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec Dora Bruder et d’emprunter les mots de Patrick Modiano : nous ignorerons toujours à quoi Laetitia la taiseuse rêvait dans les derniers mois de sa vie, pourquoi elle avait rédigé ces trois lettres suicidaires, quel regard elle portait sur son histoire passée et sur son avenir, si ses blessures pouvaient cicatriser. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que la misère sociale, les nuits dans les caves, la violence de notre société, les hommes qui agressent les femmes, les violeurs d’enfants, les assassins, ce monde dégueulasse – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler.
Veuillez agréer, cher Monsieur, l’assurance de mes sentiments les meilleurs.
Réponse d’Ivan Jablonka, le 10 janvier 2017:
Bonjour,
Je viens de recevoir votre lettre. Merci pour ces mots, qui me font plaisir. Je suis heureux que mon livre vous ait plu. Oui, je me reconnais dans Dora Bruder !
Bien cordialement,
Ivan Jablonka
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