
« Faire du ciel le plus bel endroit de la terre ». C’est à peu près ce que dit la pub. Et je me dis qu’Air France s’efforce d’essayer de convertir le slogan en réalité, ce qui est tout à son honneur. En tous cas pour ce qui concerne la classe affaire de l’A380. Je suis en effet dans le gros avion, direction Minneapolis, pour ce qui est le second voyage de ma nouvelle vie. Nouvelle vie professionnelle, j’entends. Car le voyage est précisément une des raisons pour lesquelles j’ai décidé d’emprunter ce nouveau chemin. Il y a quelques semaines, lorsque Graeme m’avait alerté sur le nombre de déplacements à prévoir, j’ai tout d’abord perçu la contrainte, songeant à Gabriel comme pour justifier mon éternel penchant casanier. Mais très vite le voyage est apparu comme une opportunité. Opportunité d’emboiter le pas à tous ces jeunes d’aujourd’hui qui partent étudier hors de France. Opportunité de contempler la beauté des villes et des paysages de cette terre, de sentir ce qui fait le charme de la vie en d’autres contrées. Opportunité de retourner au Japon là où je suis né. Opportunité de voir, de mes yeux, tous ces pays émergents dont l’actualité économique ressasse le nom en nous prédisant un déclin irrémédiable, de se mêler plus intimement à la mondialisation en cours et ainsi s’efforcer de mieux s’approprier le cours de l’histoire.
Mais revenons à mon A380, car dans le voyage il y a la destination mais il y a aussi le transport, ce moment qui vous déconnecte du reste du monde, en l’occurrence comme suspendu au-dessus de l’Océan Atlantique, ne sachant plus à quelle horloge vous vouer. Et c’est ainsi que je m’absorbe dans la lecture du compte-rendu de la leçon inaugurale au Collège de France de l’historien du Moyen-Age Patrick Boucheron. C’est la seconde fois que je me penche sur ce texte et c’est comme si, là dans ma bulle aérienne, j’en percevais mieux le sens. La leçon s’ouvre sur la Place de la République après les attentats de Paris, l’incrédulité et la tristesse, la pluie et le vent contre le socle de la statue de Marianne et les témoignages de compassion et de colère des parisiens. Puis la leçon nous parle du décentrement du monde plutôt que du choc des civilisations, de l’histoire globale plutôt que du roman national, de l’histoire connectée plutôt que de l’obsession de l’identité nationale.
Dans l’A380 il y a un escalier qui relie les deux ponts, un peu comme le grand escalier à l’horloge du Titanic. Il y a de la démesure et de la folie dans tout ce que les hommes bâtissent, mais comment ne pas jouir du plaisir de voler dans cet énorme et fabuleux engin pour aller d’un continent à l’autre. J’essaye de m’installer confortablement dans mon siège. J’ai ôté mes chaussures et enfilé les pantoufles qui vous sont remises avec toute une série d’accessoires : oreiller, couverture, trousse de toilette. Le siège se déplie complètement, de la position verticale à la position couchée, et sa largeur fait qu’on n’est pas amené à lutter sournoisement avec son voisin pour l’accoudoir. Ma voisine justement est indienne et regarde un de ces films de Bollywood, sorte de comédie plus ou moins musicale. Celui-ci s’appelle Bajrangi Bhaijaan et se déroule sur fond de confrontation Indo-Pakistanaise. Il est question d’un homme qui cherche à aider une petite fille à passer de l’Inde au Pakistan pour retrouver sa famille. A la fin l’homme et la petite fille se retrouvent à la frontière, entre deux rangées de barbelés et de miradors, au milieu d’un paysage grandiose de montagnes enneigées. L’Inde et le Pakistan se sont beaucoup fait la guerre tout là-haut dans les montagnes. Un face-à-face glacial au-dessus des nuages, un conflit absurde sur le plus haut champ de bataille du monde entre 4 000 et 7 000 mètres d’altitude. Et les frontières nous renvoient à la leçon de Patrick Boucheron.
Dans l’avion j’attache toujours ma ceinture pour éviter le grotesque d’un possible, bien qu’improbable, trou d’air qui vous colle soudainement au plafond et vous laisse assommé et blessé. Pour l’instant le vol est calme et on me sert le repas, un menu concocté par François Adamski, meilleur ouvrier de France et Bocuse d’or. Vérine de crème de petit pois pour la mise en bouche. Terrine aux deux foies gras avec raisins noirs sautés et crevettes sautées au piment d’Espelette avec taboulé libanais en entrée. Pour le plat je choisis un saumon légèrement fumé, juste saisi, et billes de légumes colorées. Je suis surpris car tout cela est aussi bon que ça sonne bien à la lecture sur le menu. Le vin commence aussi à faire son effet, un Chablis blanc de fruit, juteux, charnu et rond. La Bourgogne produit décidemment des vins de beaucoup d’allure. Viens le fromage, petit chèvre et camembert et, là encore rien à dire, le fromager est un professionnel. Enfin pour conclure le trio de dessert, mini fondant au chocolat, verrine à l’abricot et au nougat, berlingot caramel au beurre salé, le tout accompagné d’un sorbet citron.
Il y a quelques mois j’avais lu Triple Crossing de Sebastian Rotella. Chaque nuit, sur la Ligne entre le Mexique et les Etats-Unis, une foule de migrants tentent leur chance. Un récit de corruption, de trafics et de violence qui se développent, comme aimantés, autour du mur de la frontière. Je m’en suis souvenu lorsque la crise est survenue à l’été en Europe. Dans le journal qui fait un compte-rendu de la leçon de Patrick Boucheron, il y a aussi une sélection des dessins de Plantu pour l’année 2015. Celui d’août concerne les migrants est titré encore un cimetière profané : la Méditerranée. On y voit un navire portant le nom l’indifférence, depuis lequel quelqu’un jette, une main pudique sur les yeux, une couronne funéraire portant la mention on s’en fout. La légende indique qu’en Méditerranée, au cours du mois d’aout, plus de 2000 migrants ont perdu la vie en mer en essayant de rejoindre les côtes européennes. Et alors, comme nous le dit Patrick Boucheron en parlant de la Méditerranée, à se tenir face à la mer, on ne voit plus la même chose.
Très vite, une fois installé dans l’avion, j’avais mis les écouteurs qui isolent des bruits de l’avion et de l’habitacle, et j’avais sélectionné quelques disques de jazz parmi ceux qui me sont proposés sur l’écran en face de mon siège. Ce sont d’abord les merveilleux accents joyeux et festifs de la trompette d’Ibrahim Maalouf, puis la voix chaude et profondément charnelle de Madeleine Peyroux. Je bois maintenant un café et je n’en finis plus de siroter un verre de cognac aux fascinants reflets d’or ambré tout en poursuivant ma lecture de la leçon de Patrick Boucheron. Voilà que la lumière diffusée dans l’habitacle décroit doucement et prend une teinte bleue lavande. Je ne sais si les voyages me permettront de mieux cerner les mouvements désordonnés de l’histoire, mais dans ma traversée de l’Atlantique, il me semble que je saisis ce que Patrick Boucheron a voulu nous dire, qu’il y a certainement quelque chose à tenter et qu’il faudra, pour percevoir et accueillir ce qui surviendra, être calme, divers et exagérément libre.
Voici ma sélection d’extraits de la leçon et le lien à la vidéo du Collège de France pour en visionner l’intégralité :
« Et l’on se disait : c’est cela, un monument, qui brandit haut dans le ciel une mémoire active, vivante, fragile ; ce n’est que cela, une ville, cette manière de rendre le passé habitable et de conjoindre sous nos pas ses fragments épars ; c’est tout cela l’histoire, pourvu qu’elle sache accueillir du même front les lenteurs apaisantes de la durée et la brusquerie des événements.
Et que ceux qui se flattent de leur désespérance en tenant boutique de nos désarrois, ceux qui s’agitent et s’enivrent aux vapeurs faciles de l’idée de déclin, ceux qui méprisent l’école au nom des illusions qu’ils s’en font, tous ceux qui, finalement, répugnent à l’existence même d’une intelligence collective, que ceux-là se souviennent de ces jours. Car la littérature y fut aussi, pour beaucoup, une ressource d’énergie, de consolation et de mobilisation.
A chacun de mes anniversaires, mon grand-père m’offrait un volume de cette édition ancienne et populaire des œuvres complètes de Victor Hugo. J’y retrouvais, en entier, la chose vue place de la République. C’est au troisième livre des Misérables, au premier chapitre intitulé « Paris étudié dans son atome », ode au gamin de la capitale qui raille et qui règne. On y lit ceci. « Tenter, braver, persister, persévérer, être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ; voilà l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise ».
Car l’histoire peut aussi être un art des discontinuités. En déjouant l’ordre imposé des chronologies, elle sait se faire proprement déconcertante. Elle trouble les généalogies, inquiète les identités et ouvre un espacement du temps où le devenir historique retrouve ses droits à l’incertitude, devenant accueillant à l’intelligibilité du présent.
Cette coupure ne prend plus l’allure d’une incise nette, mais d’un trait épais, si épais qu’il s’élargit à la dimension d’un siècle – le XIIe. Comprenons bien : ce que l’historiographie traditionnelle appelait « Réforme grégorienne » n’est pas seulement un fait d’histoire religieuse concernant la défense des biens matériels et des prérogatives spirituelles de l’Eglise. Mais un réagencement global de tous les pouvoirs, un ordonnancement du monde autour du dominium ecclésiastique.
Cette institution suppose donc un acte de séparation : exclusion des juifs, des infidèles, des hérétiques – de tous ceux que le discours ecclésial confond dans une même réprobation parce qu’ils ne prêtent pas foi à la validité des sacrements de l’Eglise, donc du statut des prêtres.
Qui ne voit aujourd’hui combien sont sinistres les idéologies de la séparation ? Qui ne saisit désormais les effets désastreux d’une vision religieuse du monde où chacun est assigné à une identité définie par essence ? En mettant à jour cette généalogie du regimen, l’art de gouverner les hommes, les historiens ont jeté une lumière sombre et crue sur ce qui constitue encore aujourd’hui notre modernité. S’y devine son noyau insécable, qu’on pourrait volontiers appeler l’énigme du théologico-politique. Elle est le propre de l’histoire occidentale, son reste inassimilable, car nous sommes encore redevables (qu’on le veuille ou non, qu’on le sache ou pas) de cette longue histoire qui fit du sacrement eucharistique la métaphore active de toute organisation sociale.
La scientia et la ratio des docteurs s’emparent de cette exigence déchue de vérité, la relèvent, la ressaisissent par le débat et la dispute, la rendant ainsi profuse et diverse, inventive, ouverte – la raison scolastique étant le contraire en somme de cette foi nue et obtuse que fantasment aujourd’hui les fondamentalismes.
Un autre Moyen Age, sans doute, au sens de Jacques Le Goff, maître joyeux de la dépériodisation, parce qu’il est le temps de la croissance urbaine, de l’expérience communale et du défi laïc.
Un temps politique donc, à la retombée des mirages théocratiques, où s’ouvre l’entre-temps des expériences possibles. (…) En poursuivre l’histoire de la Tempête de Giorgione jusqu’à celle de Shakespeare, la mener des Essais de Montaigne jusqu’au temps du Quichotte, et prendre ainsi en charge tous ceux que Lucien Febvre appelait les « tristes hommes d’après 1560 », est une manière de comprendre pourquoi, depuis lors, nous naissons fêlés, ébranlés, intranquilles.
C’est la cicatrice qu’a laissée en nous l’histoire, et en particulier l’histoire de l’élargissement du monde au XVe siècle.
Est-il vraiment trop tard ? Non sans doute, si l’on sait se donner les moyens, tous les moyens, y compris les moyens littéraires, de réorienter les sciences sociales vers la cité, en abandonnant d’un cœur léger la langue morte dans laquelle elles s’empâtent. C’est à une réassurance scientifique du régime de vérité de la discipline historique que nous devons collectivement travailler, réconciliant l’érudition et l’imagination. L’érudition, car elle est cette forme de prévenance dans le savoir qui permet de faire front à l’entreprise pernicieuse de tout pouvoir injuste, consistant à liquider le réel au nom des réalités. L’imagination, car elle est une forme de l’hospitalité, et nous permet d’accueillir ce qui, dans le sentiment du présent, aiguise un appétit d’altérité.
Si c’est cela l’histoire, si elle peut cela, alors il n’est pas tout à fait trop tard. Et pourquoi se donner la peine d’enseigner sinon, précisément, pour convaincre les plus jeunes qu’ils n’arrivent jamais trop tard ? Ainsi travaille-t-on à demeurer redevable à la jeunesse.
Nous avons besoin d’histoire, car il nous faut du repos. Une halte pour reposer la conscience, pour que demeure la possibilité d’une conscience – non pas seulement le siège d’une pensée, mais d’une raison pratique, donnant toute latitude d’agir. Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent : les poètes s’y consacrent avec exactitude. Il faut pour cela travailler à s’affaiblir, à se désœuvrer, à rendre inopérante cette mise en péril de la temporalité qui saccage l’expérience et méprise l’enfance. Etonner la catastrophe, disait Victor Hugo, ou avec Walter Benjamin, se mettre à corps perdu en travers de cette catastrophe lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaine rupture.
Voici pourquoi cette histoire n’a, par définition, ni commencement ni fin. Il faut sans se lasser et sans faiblir opposer une fin de non-recevoir à tous ceux qui attendent des historiens qu’ils les rassurent sur leurs certitudes, cultivant sagement le petit lopin des continuités. L’accomplissement du rêve des origines est la fin de l’histoire – elle rejoindrait ainsi ce qu’elle était, ou devait être, depuis ces commencements qui n’ont jamais eu lieu nulle part sinon dans le rêve mortifère d’en stopper le cours.
Car la fin de l’histoire, on le sait bien, a fait long feu. Aussi devons-nous du même élan revendiquer une histoire sans fin – parce que toujours ouverte à ce qui la déborde et la transporte – et sans finalités. Une histoire que l’on pourrait traverser de part en part, librement, gaiement, visiter en tous ses lieux possibles, désirer, comme un corps offert aux caresses, pour ainsi demeurer en mouvement.
Je me souviens qu’il y a des temps heureux où la mer Méditerranée se traverse de part en part, et d’autres, plus sombres, où elle se transforme en tombeau.
Et alors, à se tenir face à la mer, on ne voit plus la même chose. « Tenter, braver, persister » : nous en sommes là. Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise, à une histoire où plus rien ne peut survenir à l’horizon, sinon la menace de la continuation ? Ce qui surviendra, nul ne le sait. Mais chacun comprend qu’il faudra, pour le percevoir et l’accueillir, être calme, divers et exagérément libre.